Le Taco
Face au Taco de Jean-François Larrieu, j’ai ressenti une émotion esthétique intense qui m’a, à la fois, ému, bouleversé et comblé de plaisir, me plongeant dans un vertige émotionnel intense et délicieux. Il y avait, dans cette toile, tant de choses familières : un véhicule délirant qui me rappelait celui du professeur Maboulette dans Les fous du volant, un damier que les amateurs de Tintin connaissent bien, des couleurs douces, idéales comme ce bleu et surtout ce vert, des couleurs que je voulais trouver… J’avais devant mes yeux l’expression des plus belles émotions de mon enfance, les plus pures et les plus anciennes.
Mais, ne nous méprenons pas, je n’y ai pas vu un jouet : ce tacot n’est pas une chose statique et miniature: il roule, comme le prouve de façon irrévocable le fanion qui flotte derrière lui. Cet indice de déplacement me fait penser aux fins traits noirs que les dessinateurs de bande dessinée tracent derrière les éléments dont ils veulent suggérer le mouvement. Le Taco vit, bringuebale et cahote sur cette route étrange et bigarrée pour mon plus grand plaisir. Rétrospectivement, j’ai voulu comprendre cette émotion déjà ressentie devant une toile (je crains qu’on ne puisse la ressentir que devant une œuvre originale) par le passé en de trop rares occasions. Deux question m’assaillent : pourquoi et comment ?
Ma démarche initiale était de déterminer en quoi consiste cette émotion pour en établir le mode opératoire. Pourquoi un tel plaisir ? Je ne peux le réduire à une simple nostalgie de l’enfance face à un jouet retrouvé. Il semble évident qu’on dépasse aussi le strict plaisir esthétique de la contemplation du beau. Hegel établissait cette distinction essentielle entre le beau naturel et le beau artistique en soulignant que seul le second est intentionnel. Le beau naturel n’existe, en fait, que dans l’œil qui regarde et l’on ne trouve dans la nature que ce que l’on y met. En revanche, le beau artistique est voulu, donc signifiant, et c’est ce qui fait sa singularité et sa force. Le Taco ne se contente pas de représenter un tacot délirant et onirique, il exprime quelque chose.
Le plus troublant, et ce qui semble bien être la cause de mon trouble, c’est l’impression d’absolue pertinence de ce qu’il signifie. Ce n’est pas un tacot ; c’est le tacot « tel qu’il est absolument » pour reprendre l’expression de Lévi-Strauss, c’est-à-dire qu’il porte en lui l’ensemble des significations et des émotions que je souhaitais inconsciemment trouver. Je ne vois donc pas le Taco. Je le reconnais. C’est Mon tacot, celui qui, quelque part au fond de ma mémoire, attendait d’être matérialisé.
Bien sûr, un tel tacot ne peut exister. Il faut l’imaginer, l’inventer. Il s’agit donc d’un processus intime, personnel, radicalement subjectif. Alors comment le Taco de J-F Larrieu, qui ne me connaît pas et ne crée pas à partir de mes propres images mentales mais bien à partir des siennes, peut-il coïncider à ce point avec mes souvenirs et mes rêves ? De quel droit, ajouterai-je, un inconnu me touche-t-il ainsi au plus profond de l’intime, en ce point que nul ne connaît et n’atteint jamais d’ordinaire ?
On commencera par railler cette expression d’ « ordinaire ». On est, évidemment, dans l’extra-ordinaire, dans la magie de l’art, le génie de l’artiste. Je trouve ici un écho à ce que dit Hegel quand il affirme que la représentation artistique d’une chose lui confère une sorte de perfection qui fait de l’objet traité quelque chose d’idéal, comme si l’artiste parvenait à exprimer l’essence de cet objet dans sa particularité. Et ce tacot est résolument idéal, foisonnant de sens, ce qui légitime que ce sens déborde, sorte du moteur, inonde l’espace de la toile sans jamais pourtant sembler y être à l’étroit. Le génie, au sens kantien du terme, est à l’œuvre : une maîtrise technique qui n’apparaît pas et qui est pourtant indispensable à la cohérence du tout. Il est évident que tout est à sa place. C’est pour cela qu’on peut dire que le tableau n’est pas seulement beau ; il est vrai. Il exprime une évidence. Kant remarque justement que le sentiment esthétique s’impose à nous comme une évidence : Il nous semble que c’est beau alors que la beauté est autant dans l’œil du spectateur que dans l’œuvre d’art. On produit alors ce qu’il appelle une « universalité subjective », une vérité qui ne vaut que pour soi, ce qui est paradoxal. Mais c’est pourtant de cela qu’il s’agit. Le Taco de J-F Larrieu est le tacot idéal, parfait, parfaitement conforme à cette définition qui dormait en moi et que l’artiste m’a révélée. Je le reconnais comme mien mais, puisqu’il exprime une vérité, je m’attend à ce que chacun l’identifie aussi comme sien. On en revient à cette universalité subjective, impossible, utopique et pourtant tellement évidente. Quoi de plus désirable qu’un plaisir évident ?
Christophe TEYOT
Professeur de Philosophie
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