Les paysages-voyages
Elle ne naît pas du hasard, l’oeuvre d’art.
Nonobstant les thuriféraires de ces artistes qui auraient le génie du geste jailli et la superbe des éphémères performances, nous dirons, avec constance, de la création la magnificence, lorsqu’elle n’est pas tant la quête inquiète de l’instant, mais l’approche patiemment de l’espace, par l’intérieur.
En cet art de peindre l’esprit des lieux, voici Jean-François Larrieu.
Passé par toutes les étapes d’un parcours pictural où la figuration fut toujours l’inspiration récurrente, il s’inventa maintes manières de donner du réel une vision personnelle, tantôt éclatant les formes en facettes, façon cubiste, et tantôt dilatant à dessein les structures du dessin… Ou encore, s’entêtant un temps à montrer le corps en humanité jusque dans les chemins de l’obscurité… Mais finalement se livrant, depuis une douzaine d’années, aux plaisirs épanouis de la pure géographie.
Car le voici devenu Maître en paysages, qui ne sont qu’apparemment pays sages.
On croit trop que l’approche de la profondeur devrait s’énoncer dans la noirceur. Mais peut-être quand on ne voit pas l’ombre, c’est qu’elle est à l’intérieur…
Livrant à présent une oeuvre belle et vive, colorée comme les contes, lumineuse et promeneuse, Jean-François Larrieu se délivre. Mais de quoi ?
Cette maturation qu’il avoue avoir vécue comme une totale mutation, et qualifie de « véritable naissance », n’est-elle pas advenue par la vertu d’une autre naissance, celle de ses fils? Il faut parfois qu’une famille s’offre un futur, pour retracer les sentiers de son histoire.
Au-delà de la transformation du style, dans ces tableaux que se passe-t-il ? L’ oeil spectateur ne devrait-il pas toujours mener l’enquête, pour déceler les indices du sens caché, puisqu’il n’y a pas d’art sans secret, sans transposition d’un passé, sans chemin de mystères.
Il y a d’abord ces terres teintées d’étrangetés. Les pentes bleutées d’un « Pays basque », verdoyant d’ordinaire, sont-elles des neiges attardées de l’hiver, malgré les ors lointains qui semblent déjà de l’été ? Les apparences de cet espace diurne sont si proches de « La nuit », où la clarté d’une invisible pleine lune importune le palabre de pâles arbres bruissant de confidences…
Ces trois mêmes silhouettes feuillues se sont fait une coiffure farfelue pour ressurgir dans l’improbable rousseur d’un « Printemps » déguisé en automne, qui se prolonge « Plein sud » en ocres dorés ondulant de collines, vagues ourlées d’alignements ligneux en guise d’écume dentelant les courbures de la terre, et soulevant des sommets massés en invincible armada…
Le paysage des peintres n’existe qu’en eux. Qu’elles fussent alanguies sous le soleil des Marquises ou blotties dans le vent de Bretagne, Gauguin rosissait le sable de toutes les plages, couleur universelle de ses rêves…
A preuve aussi cette « Provence » si pareille à un « Pays basque » de collines courbant l’échine au pied des hautes chaînes, en des coloris similaires. Mais si les pays réels ne sont pas représentés, quels sont ces territoires de l’imaginaire ou de la mémoire…
« En Espagne », l’azur disparu a laissé sa place à cette pâle dorure aurorale hésitante au dessus de champs trop rouges, sang séché, criant sans bruit le souvenir de récits, de massacres murmurés peut-être….
On ne naît pas futile, d’une famille à moitié faite d’exil, ayant dû fuir la folie, l’arrivée des franquistes en Ibérie. Petit-fils de républicains espagnols par sa mère, comme aussi de résistants français par son père, Jean-François Larrieu connaît le combat des êtres libres.
Les paysages portent l’Histoire des humains, leurs demeures l’inscrivent au fil des chemins. Mais ce peuplement parait ici plus que pittoresque : ludique, irréel, énigmatique. Toutes ces campagnes se trouvent comme saupoudrées de petites maisons amusantes, faites de triangles, de cercles et de carrés composant un enfantin jeu d’apprentissage des formes géométriques élémentaires.
L’observation rapprochée des toiles citées jusqu’à présent révèle qu’elles sont toutes porteuses de ces petites entités abstraites, qui ne suggèrent d’ailleurs pas toujours des habitations, mais aussi dessinent des bulles et des balles, des fruits et des fleurs, tout un bric-à-brac d’objets jetés en pâture à l’esprit sans qu’il parvienne à les reconnaître…
Ces mystérieux amas se multiplient dans « Les bords de la lagune », comme si l’abstraction colonisait la figuration, l’envahissait d’un fourmillement de formes méconnaissables. Est-ce l’évocation d’une ville qu’on croit apercevoir dans cette « Lagune », ou bien toutes ces palpitations de nos paupières ne seraient que pullulement de poissons ou coquillages, grésillement d’insectes des marécages, grouillement d’animalcules dans les algues bleues du rivage…
La question s’éclaircira-t-elle si nous nous approchons de cet « Océan » où semblent barboter, tels de gros bouchons de liège, des rochers entassés, allégés peut-être par ces possibles appartements troglodytes suggérés par de petits carrés-fenêtres, et triangles-chapeaux de cheminées…
Au loin flottent aussi quatre bateaux sur l’eau, ou sur le ciel, qui sait, tant que le créateur de ce monde ne s’est pas mué en démiurge biblique pour séparer le firmament de la mer, les eaux et les terres.
Tout baigne en ce grand bleu, cet onirisme nocturne dans « Le port d’Elantchobé », où de médiévaux bateaux reviennent, le temps d’une « Régate », et l’on observe « Les voiliers » qui semblent seulement vouloir, toutes toiles tendues, exhiber leurs collections de carrés de tissu rapiéçant leurs ailes…
Qu’elle soit dans « Le port » de ses habitudes, ou dans l’exotisme de « Hong-Kong », la flottille arbore ce même symbolique appareillage, évoquant tous les navires épuisés de transports ou de pêches roturières, voire de courses hauturières, et finalement armés pour une ultime traversée, porteurs d’évadés, d’exilés, d’émigrés, vers un rivage libre.
Une partie de sa parenté maternelle ayant, en 1916, embarqué à bord d’un tel esquif, avec en poche cet espoir, faire fortune en Argentine, Jean-François Larrieu a voulu s’y rendre à son tour, rencontrer les descendants restés là-bas, et revivre en peinture les horizons de cette aventure.
De ce périple sud-américain, il a gardé les visions d’engins aussi délicieusement démodés que ses nefs raccommodées :
- « Le bolide » n’est qu’une bien vieillotte voiture, comme celles qu’on peut encore apercevoir dans les rues endormies de Colonia–del-Sacramento, petite cité sur la rive uruguayenne, à quelques bordées de Buenos-Aires
- Le train est celui d’un « Voyage à Lima », tortillard attaquant les Andes, qui fut longtemps le plus haut chemin de fer du monde…
L’étrange langage de triangles, cercles et carrés, s’inscrit aussi sur ces machines, en boulons tremblants et autres morceaux de mécanismes bringuebalants, donnant l’impression quasi sonore d’un tintamarre métallique tentant d’articuler quelque chose…
Dans « Les palmes » ou les « Coconuts », la célébration exubérante des arbres donneurs d’ombre et de fruits se sert encore de ce langage : les triangles, cercles et carrés font grappe en chapiteaux des troncs, ou déjà jonchent les sols sous-jacents.
Ainsi les mêmes formes font office en mécanique aussi bien qu’en botanique.
Plus que toute autre, deux toiles jumelles tentent d’expliciter le travail de l’artiste, qui tend constamment par l’image à formuler des paroles peut-être impossibles. « Le théâtre des poètes »(I et II), comme souvent chez Jean-François Larrieu, offrent deux pendants, le même thème en plein jour et de nuit : un arbre dressé somptueux (devant un décor campant un édifice) paraît en position d’acteur sur l’avant-scène, prêt à réciter son texte de toutes ses feuilles, porteuses de triangles, cercles et carrés, qui s’ouvrent , se cassent , se transforment en des A, des B, des C, tandis que d’autres lettres de cet abécédaire ne sont encore que suggérées…
En ce théâtre où ne pourraient prendre la parole que les poètes, n’entend-t-on pas déjà bruire le grand arbre, qui se prépare à susurrer sa sève ou crever le vent de cris… Sa tête est pleine de lettres, mais elles sont encore dans le désordre.
Faut-il que le spectateur aille lui-même cueillir quelques consonnes et voyelles, pour composer les expressions qu’ils aimerait se mettre en bouche, mastiquer, mugir ou murmurer… Ou bien les mots sont des fruits défendus, et cet arbre celui de la connaissance…
Finalement cette tension vers l’écriture, ce mutisme même de l’image ne renvoient-t-ils pas aux Ecritures, celles sacrées que célèbrent les tableaux citant deux de leurs personnages : « L’Arche de Noé » et « Le bateau de David » ?
Dans les deux cas, la mise en scène est similaire : une nef miniature, réduite à la taille d’une maquette, se trouve avec soin placée sur une table, qui sert plutôt d’autel que de piédestal. Ce dispositif cérémoniel ritualise la remémoration de deux moments salutaires :
- Dans les ocres rouges et or du jour, « L’Arche de Noé » symbolise la migration de 1916 vers l’Amérique : le navire ventru révèle en coupe sa profusion intérieure, tout ce qu’un espoir emporte pour survivre à la montée diluvienne du niveau des malheurs…
- Dans les sombres bleus nocturnes, « Le bateau de David » n’est-il pas au contraire un vaisseau fantôme ? Ni dans les deux « Livres de Samuel » qui sont la chronique de son règne, ni ailleurs, l’on ne trouve une quelconque narration d’une navigation qu’aurait accomplie David.
Reste alors seulement la maritime métaphore du Psaume 18, attribué à ce roi-poète :
» Il me retire des grandes eaux,
il me délivre d’un puissant ennemi,
d’adversaires trop forts pour moi.
Ils m’avaient assailli un jour de malheur,
Mais Yahvé fut pour moi un appui ;
Il m’a sauvé car il est mon ami… »
Ces mots peuvent trouver leur émouvante résonance dans les circonstances de la deuxième migration de la famille maternelle, quand ceux qui n’étaient pas partis en Argentine durent, une vingtaine d’années plus tard, quitter à leur tour la terre d’Espagne et rejoindre la France pour survivre à la guerre civile. Le grand-père passa d’abord seul le col du Perthus, puis organisa le transfert de sa femme, et finalement de ses trois filles. Elles parvinrent en pays basque, par la traversée nocturne de la Bidassoa.
Dans le fond de la mémoire, une barque glisse sur l’eau noire, porteuse de trois petites, allongées pour rester invisibles. Seule se dressait la silhouette du passeur, un pêcheur basque ramant lentement pour ne pas fissurer le silence…
Il est toujours là, Jean-François. A Saint-Jean-de-Luz, face à la mer, à peine éloigné de cette frontière, comme pour accueillir éternellement la petite fille qui fut sa mère. A l’âge qu’elle avait à son arrivée, il est lui même arrivé dans l’art, le fils du photographe qui préféra la peinture.
Dans le fond de la mémoire, une barque glisse sur l’eau noire, porteuse de trois petites, dont une. Et se dresse la silhouette du peintre, parce que tout artiste est un passeur. Et Jean-François pagaie de son pinceau, dans l’immense océan des images, qu’il ponctue de plein de lettres mais sans jamais former de mots, pour ne pas fissurer le silence.
Henry Périer
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